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Emergences

Lettre d'information n° 35

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Réinventer le paiement numérique

Récemment recruté par le centre de recherche Inria Rennes - Bretagne Atlantique, le scientifique allemand Christian Grothoff prend la tête d'une nouvelle équipe chargée de concevoir des protocoles réseau innovants qui serviront de base à une infrastructure de communication sécurisée, décentralisée et respecteuse de la vie privée. Dans ce contexte, un des objectifs vise à développer un nouveau système de paiement fortement crypté qui protégerait l'identité de l'acheteur tout en permettant à la puissance publique de percevoir taxes et impôts. Comme il l'explique, TALER peut rendre l'économie socialement plus respectable.

Récemment recruté par le centre de recherche Inria Rennes - Bretagne Atlantique, le scientifique allemand Christian Grothoff prend la tête d'une nouvelle équipe chargée de  concevoir des protocoles réseau innovants qui serviront de base à une infrastructure de communication sécurisée, décentralisée et respecteuse de la vie privée. Dans ce contexte, un des objectifs vise à développer un nouveau système de paiement fortement crypté qui protégerait l'identité de l'acheteur tout en permettant à la puissance publique de percevoir taxes et impôts. Comme il l'explique, TALER peut rendre l'économie socialement plus respectable.

Durant la période de Noël,100 000 achats par jours se sont réglés en bitcoins. Créé il y a sept ans sans l'aval du moindre gouvernement ou un quelconque soutien du monde bancaire, le très médiatisé Bitcoin est à la fois un système de paiement et une monnaie à part entière. Certes, ces échanges restent une goutte d'eau au regard des dépenses effectuées par carte bleue dans toutes les devises du monde. Mais le chiffre n'en constitue pas moins un indicateur : il signale l'appétit de l'internaute pour de nouvelles formes d'argent électronique.

Cela dit, le Bitcoin demeure en deçà des attentes à plus d'un titre. Parmi les griefs, et non des moindres, figure le fait que cette monnaie soit devenue la devise de prédilection des trafiquants de tous poils. “Commerces douteux, blanchiment d'argent, corruption, évasion fiscale. Doit-on construire notre société sur cet anarchisme économique ? Ma réponse est non !” répond catégoriquement Christian Grothoff. Baptisé Taler (1), le projet de ce chercheur (2) se fonde sur une approche substantiellement différente. “Tout d'abord, nous ne sommes pas là pour lancer une nouvelle monnaie. Ce que nous construisons, c'est un système de paiement. Les gens continuerons d'utiliser l'euro, le dollar ou que sais-je.

D'aucuns pourraient se demander au passage quel est le problème avec le système actuel, celui des cartes bleues. “L'acheteur se voit contraint de s'identifier. Cela ouvre la porte à la surveillance de masse façon Prism.” La protection de la vie privée cependant n'est qu'un aspect des choses. “Aujourd'hui, quand vous achetez un produit, vous devez confier votre numéro de carte au vendeur. Alors chez qui allez-vous effectuer votre achat ? Chez l'un de ces géants de l'Internet ou sur l'obscur site web d'un petit commerçant sans notoriété ? Même si les deux proposent une marchandise identique, vous finirez par choisir celui en qui vous pensez pouvoir avoir confiance au niveau du paiement. On voit par là que la carte de crédit est en réalité bien plus qu'un simple système de paiement. Elle opère au détriment des petits commerçants. Elle accentue le phénomène de concentration économique.

Anonymat absolu

À l'inverse, Taler fait de l'anonymat du client la règle cardinale. “Nous considérons que les gens devraient bénéficier du secret absolu quant à la façon dont ils dépensent leur argent.”  Dans ce système, le commerçant ne détiendra plus aucune information à l'exception d'une adresse de livraison. De même, aucune donnée concernant le client ne sera enregistrée sur l'ordinateur d'une banque. La remise de fonds anonyme prendra la forme d'une signature cryptée pour un montant donné.

Inversement, “quiconque reçoit de l'argent doit en être comptable.” De fait, l'imposabilité constitue le deuxième principe fondateur du dispositif. “Il faut une preuve cryptographique que le vendeur a été payé, ou qu'un particulier a reçu un revenu : son salaire, un héritage, peu importe. Avec Taler, il devient plus difficile de dissimuler cet argent et plus facile pour un état, ou une collectivité locale de percevoir l'impôt.” Comme l'indique Christian Grothoff, l'impôt possède deux vertus. “D'une part, il permet à la société de porter des projets pour le bien commun : santé, éducation, infrastructures... Pour financer de telles choses, les entités qui organisent la société ont besoin du pouvoir coercitif de lever l'impôt. D'autre part, et d'une façon aussi essentielle, c'est la perception de l'impôt qui confère de la valeur à une monnaie. On a tendance à oublier cette réalité très fondamentale : une monnaie n'a pas de valeur intrinsèque. Elle vaut parce que l'État l'accepte en tant que moyen de paiement de l'impôt.

Pierre angulaire de la nouvelle architecture : le ‘monnayeur’ numérique. Les utilisateurs le créditeront en transférant de l'argent depuis leur compte bancaire. Le monnayeur autorisera ensuite le client à retirer de l'argent électronique via un procédé d'encryptage appelé signature aveugle. “Le monnayeur ne peut pas identifier l'argent ainsi généré. Il est ‘impossible’ de lier la transaction du client qui dépense et le retrait d'argent en lui même. C'est un point essentiel.” De son côté, une fois payée, le vendeur peut se connecter au monnayeur pour récupérer la contre-valeur. Pour augmenter la confiance du consommateur et se prémunir des détournements, les gestionnaires de monnayeurs se verront cryptographiquement contrôlés par un vérificateur. Ce travail d'audit pourra aussi bien être du ressort d'une entreprise privée que d'une administration publique. “C'est aux régulateurs financiers dans chaque pays qu'il revient de décider de cela. Nous partons de la simple hypothèse que dans chaque zone monétaire, les monnayeurs seront certifiés. Ils pourront se prévaloir de cette certification pour convaincre les clients et les vendeurs d'avoir recours à leurs services.

Faciliter la circulation des monnaies locales

Mais qui gérera les monnayeurs ? “L'administration, le secteur privé, ou les deux ! Il pourrait y avoir simultanément quantité de monnayeurs en exercice. Ce qui ne serait pas une mauvaise chose pour la concurrence. Une banque centrale pourrait très bien décider de se lancer. Mais à plus bas niveau, une région ou ville pourrait voir dans le monnayeur l'instrument innovant capable de faciliter la circulation d'une monnaie locale. Bien entendu, les entreprises, et pas uniquement les banques d'ailleurs, pourront aussi exploiter des monnayeurs.” Il n'est pas exclu qu'une future spin-off d'Inria fasse de même le moment venu.

Quant à la technologie elle-même, elle sera diffusée gratuitement sous licence open source. “Cryptographie et protocoles sont au point. Place maintenant au recrutement. Nous avons besoin de bons programmeurs pour développer le logiciel. Ce travail exigera au moins un an.” Viendra ensuite le défi ultime : "convaincre les commerçants d'adopter le système.” Bonne question, d'ailleurs. Pourquoi le feraient-ils ? Là aussi, Christian Grothoff a trouvé l'argument : “les vendeurs viendront quand ils réaliseront que Taler offre des frais de transactions moins élevés.


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Notes:

(1) TALER est l'acronyme de : Taxable Anonymous Libre Electronic Reserve. Autres contributeurs au projet : Julian Kirsch, Florian Dold, Sree Harsha Totakura, Benedikt Müller, Richard M. Stallman, Cristina Onete et Nana Karlstetter.

(2) En charge de la nouvelle équipe Décentralisé au centre Inria de Rennes, Christian Grothoff maintient également GNUnet, paquet GNU pour réseaux sécurisés décentralisés.